Il s'agit de réflechir à des sujets et des faits d'actualité, liés aux élections de 2007, à partir des concepts de république, de démocratie, de socialisme, de légitimité et de citoyenneté.
Un Monde où chaque monde A sa place …
Un Monde où chaque monde est À sa place ?
Le FSM qui aurait rassemblé 50 000 participant-E-s s’est terminé samedi 30 mars par une manifestation de solidarité avec le peuple palestinien à l’occasion de la journée de la terre. C’est l’Assemblée des femmes et leur Manifestation qui en avait fait l’ouverture. Le FSM est effectivement un cadre où pour reprendre la formule, « chaque monde peut trouver sa place » ; ce qui n’est pas sans poser des paradoxes, des ambiguïtés et des contradictions. Plus de 1200 séminaires sur les trois journées ; les choix sont de ce fait obligatoirement sélectifs et quelque peu subjectifs.
Dans des conditions difficiles, l’organisation s’est montrée efficace et a su gérer les débordements : certes lorsque Sahraouis et Marocains se croisent, il est délicat d’éviter les étincelles. De même lorsque les partisans de Khomeiny se retrouvent face à leurs compatriotes adversaires du régime théocratique iranien. On peut dire la même chose pour les Syriens entre pro- et anti-Assad …
Si les différentes composantes habituelles de ce type de manifestation étaient largement présentes, les Tunisiens n’ont pas été en reste : particulièrement du côté de la jeunesse. Les « volontaires » responsables des tâches de gestion des infrastructures et d’information se sont montrés accueillants et d’une disponibilité remarquable. Le Campus « El Manar » où se sont déroulés les ateliers et séminaires a permis des conditions d’accueil satisfaisantes. Reste que les débats ont davantage tendance à se dérouler en parallèle et pas forcément dans de véritables échanges, lesquels il est vrai pourraient s’avérer, nous l’avons dit, « explosifs ».
Au-delà du Forum, on pourrait dire que la situation en Tunisie concentre les débats et confrontations que posent les « révolutions arabes », et celles de la situation générale du monde.
Droit universel ou Droit à la différence ? Le débat n’est pas nouveau, mais reste d’actualité : il y a les femmes de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates qui luttent contre toute référence à la Charia pouvant remettre en cause le code du statut du personnel tunisien, héritage de l’indépendance et qui donne aux Tunisiennes des droits incomparables à ceux des autres pays arabo-musulmans. Mais, d’autres en Niquab revendiquent le droit de le porter à l’Université : au nom du droit « au savoir ». On retrouve dans ce débat les mêmes arguments que ceux qui sont échangés en France et en Europe …
Sauf que les militantes féministes tunisiennes peuvent difficilement être taxées d’islamophobes lorsqu’elles revendiquent le droit à la liberté de conscience. Il est vrai que sous le charme de ce que l’on pourrait rapprocher d’un certain orientalisme, beaucoup de militant-E-s sincères, sont sensibles à une argumentation bien construite : « l’égalité entre hommes et femmes n’est pas possible. Ils sont complémentaires et c’est donc la justice dans cette complémentarité qu’il faut exiger ». Tel est l’opinion d’une jeune fille qui porte le hidjab et qui dans un échange informel dans l’autobus nous demande notre point de vue sur l’avenir de la révolution tunisienne. Preuve en est que ce n’est pas seulement dans les ateliers du Forum que les échanges les plus intéressants peuvent se faire.
Même si, l’on peut avec attention, apprendre à décrypter non pas le double discours de l’islamisme politique mais sa capacité à pouvoir imposer dans les faits des principes réactionnaires et qui dans le contexte sont contre-révolutionnaires. Effectivement pas plus que les Partis politiques de droite ne revendiquent en termes de droit effectif, celui de l’exploitation de l’homme par l’homme …
De la Droite au Centre les discours l’enrobent dans une forme qui colle à l’air du temps ou à l’idéologie dominante. l’Islam politique n’est certes pas un bloc …
Et seuls les plus extrémistes à l’instar des salafistes disent aussi clairement que des révolutionnaires qui revendiquent l’abolition du salariat, leur volonté d’établir et y compris par tous les moyens la « Loi de Dieu ».
Aucune décision même prise démocratiquement ne peut s’y opposer : Bourguiba non sans malice en émettait une critique pour le moins lucide : « la théocratie est la pire des dictatures car elle transforme tout opposant politique en apostat … ». Et donc soumis à la peine capitale …
Dans l’atelier « Violences faites aux femmes », une responsable de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) l’illustre de manière très claire : Enadah veut imposer dans la constitution que l’État soit le garant de la cohésion familiale. L’idée pourrait paraître banale voire de bon sens … Sauf qu’à partir du moment où le modèle familial est un modèle qui se réfère à l’hétérosexualité et à une complémentarité des rôles …
Beaucoup de Travailleurs Sociaux hésitent en Europe à conseiller à une femme battue d’aller porter plainte, … qu’en sera-t-il si « ce conseil » devient une atteinte au droit constitutionnel de respecter la cohésion familiale ? … On peut trouver la remarque subtile ou relavant du procès d’intention …
« La femme étant la prolétaire de l’Homme » dans le cadre du modèle de famille bourgeoise, on voit ce qu’une telle formalisation de cette situation dans une constitution a de régressif et de contraire aux idéaux d’émancipation.
Mais c’est à nouveau à l’extérieur du Forum et devant une manifestation devant l’Ambassade de France qu’une nouvelle leçon de chose illustre la situation sociale actuelle dans le pays.
Démonstration : lorsque la question sociale est au cœur de la solidarité certains clivages peuvent être dépassés. Soutenues par de nombreux Européens dont une importante délégation de SUD solidaires, elles sont venues en nombre à Tunis. Ce sont les ouvrières travaillant à Fouchana pour une filière de l’entreprise Latécoère qui sont en lutte pour revendiquer de leur patron le respect du doit syndical et du droit du travail … Celui-ci menaçant de re-localiser l’entreprise en France, et de les mettre à la porte dans un pays où les indemnités chômage ne sont pas érigées en système. Avec ou sans leur voile, elles sont là à exiger respect et dignité. Preuve en est que les luttes peuvent unifier pour peu qu’elles s’inscrivent dans la défense d’une véritable justice sociale.
C’est encore en dehors du Forum qu’une ancienne connaissance nous invite ; déjà les journaux locaux comme notre hôte s’étaient largement faits l’écho sur les jeunes tunisiens « embrigadés » par les salafistes pour aller faire le Djihad en Syrie … Doute … N’est-ce pas de la propagande pour faire diversion ? Non, à Dubosville arrondissement d’El Ouardia, ce type d’information est directement confirmé par les habitants : ce sont une trentaine de jeunes qui sont partis ; et les familles de s’en étonner en pointant la responsabilité des autorités.
Quand on sait les obstacles dans les démarches administratives pour l’obtention d’un passeport, comment nos enfants pour certains mineurs ont-ils pu l’obtenir ? Devant un jus d’orange nouvelle conformation … C’est le neveu de 25 ans diplôme d’ingénieur en poche mais au chômage qui a changé en quelques mois et qui vient de prévenir ses parents qu’il n’était pas allé travailler en Libye comme il l’avait dit à sa famille. Il est en Syrie mais il ne dira pas où …
Le père essaie par l’entremise d’associations d’en savoir plus mais c’est le silence total…
Peu aguerri le risque est immense que tous ces jeunes finissent en chair à canon … .Devenir Chahid (Martyre) pour espérer pouvoir revenir en héros au Pays.
Devant de telles histoires, la présence de Tariq Ramadan relève de l’anecdotique même si comme d’autres invités participant au FSM il sera reçu par les autorités du pays … .
Et ce pendant que le gouvernement réprime à Gafsa des grèves dans le secteur minier. À chacun ses choix …
Le bus et les rencontres de voyage, se laisser inviter chez les amis ou les camarades donnent une autre vision des choses et remet en question des certitudes.
Beaucoup se souviennent des espoirs qu’avaient fait naître les Forums Sociaux : certes les échanges restent riches …
Les propositions ne manquent pas … mais rien de comparable à l’appel contre l’intervention militaire en Irak qui avait été suite à celui de Florence à l’origine d’un puissant mouvement anti-guerre ….
Quant à la construction d’alternative à la crise du capitalisme, il faut avoir pu rencontrer les différents responsables politiques présents pour voir que cette question embarrasse au nom de l’indépendance légitime du mouvement social. Certes, le souffle de Chokri BELAID est largement présent de par les badges portés, tout comme les hommages rendus à Chavez …
Mais, ce que l’on appelle « la Société civile » sera-t-elle à même de construire une proposition de changement d’un monde d’égalité et de justice sociale ?
« Un monde où chaque monde a sa place » … « Un monde où chaque monde est À sa place » ? Certes, toutes les forces sont nécessaires, mais il n’est pas sûr que tous les mondes soient conciliables avec un même intérêt à vouloir et pouvoir changer les ordres dominants d’oppression et d’exploitation. « La Révolution n’est pas un rêve, mais reste la solution » nous assure un jeune dirigeant de l’Union des Étudiants Tunisien (UGET) fort de leur victoire aux élections universitaires contre les islamistes. De ce point de vue, il n’y a ni fossé générationnel ni de genre mais un accord que l’on voudrait universel.
Henri SAINT JEAN