Il s'agit de réflechir à des sujets et des faits d'actualité, liés aux élections de 2007, à partir des concepts de république, de démocratie, de socialisme, de légitimité et de citoyenneté.
Ci-dessous le texte d'une conférence de Michel Bonnard, qui nonobstant ses propres choix, rappelle quelques vérités historiques...
Contre l’Europe des multinationales
Vers l’émancipation des travailleurs
La journée de l’Europe, opportunément mise à l’honneur cette année, correspond à la déclaration de Robert Schuman le 9 mai 1950. Cette déclaration s’est inscrite dans le contexte de la « guerre froide », du blocus de Berlin, du Pacte Atlantique du 4 avril 1949, de la création de la RFA le 23 mai 1949, suivie par celle de la RDA. Début 1950, le ministre des affaires étrangères des USA a confié à Schuman, ministre des affaires étrangères français, la mission de réintégrer l’Allemagne dans le concert occidental avant le 10 mai. Par ailleurs, le potentiel de surproduction d’acier faisait craindre une spéculation. Jean Monnet prépara fin avril 1950, dans la plus grande discrétion, une note qu’il fit passer à Schuman qui la présenta à la presse le 9 mai, au moment même où Adenauer en prenait connaissance et l’approuvait de son côté.
Le 18 avril 1951, le traité de Paris instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier était signé et ratifié le 10 août 1952, pour cinquante ans.
Le ver était déjà dans le fruit : les pères fondateurs et les autres.
Jean Monnet, enrichi par le commerce d’alcool durant la prohibition, a co-présidé la Bancamerica-Blair avant de s’associer au groupe Lazard et a été un agent important dans les relations USA-Grande Bretagne-France pour la production de matériel militaire pendant la seconde guerre.
Robert Schuman élu député de la Moselle en 1919, sera réélu sans interruption. C’est avant tout l’homme du Comité des Forges. En 1924, il est le colistier de Guy de Wendel. Parlementaire catholique ultra conservateur et anti-laïque, il milite pour le maintien du Concordat. Il affiche sa sympathie pour les régimes corporatistes, catholiques et autoritaires de l’Autrichien Dollfuss, du Hongrois Horthy, du Portugais Salazar et de l’Espagnol Franco.
Le traité de Paris, en 1951, a été signé entre autres
-par Paul Van Zeeland, ministre belge des Affaires Étrangères ancien administrateur du groupe Empain et du trust Sofina qui deviendra conseiller général de la Banque de Bruxelles puis président de la Banque belge d’Afrique,
-par Joseph Meurice, ministre du Commerce Extérieur belge, ancien directeur commercial des Charbonnages de Werister qui sera administrateur de la banque Brufina,
-par Dirk Stikker, ministre des Affaires Étrangères néerlandais, ancien administrateur de la Nederlandse Bank.
René Mayer, adhérent au Parti Radical Socialiste, président de la Haute autorité de la CECA était cousin des Rothschild et, son mandat terminé, présidera la Société du Nickel.
Paul-Henri Spaak, socialiste belge considéré également comme un père fondateur, deviendra secrétaire général de l’OTAN de 1957 à 1961 et administrateur d’ITT Belgique en 1966.
Considéré comme le père du droit communautaire, Maurice Lagrange a été nommé en 1952 avocat général à la Cour de Justice créée par le traité de Paris. Il occupera cette fonction pendant douze années, jusqu’au 8 octobre 1964 au sein de ce qui est devenu la Cour de Justice des Communautés européennes. Pourtant, adhérant à la « révolution nationale », il avait été pendant la dernière guerre le père du droit français antisémite sous Pétain !
Et cela ne va pas en aller autrement par la suite.
A chaque étape, les événements internationaux ont donné un coup d’accélération à la construction européenne. La crise de Suez en 1956 et la répression de la Révolution hongroise ont précipité la signature, en 1957, du traité de Rome instituant la Communauté économique européenne et la Communauté européenne de l’énergie atomique.
Rappelons que le traité de Rome établissait déjà « un régime assurant que la concurrence n’est pas faussée dans le Marché commun. » (Première partie, article 3), annonçant le paradigme néolibéral.
Après le double choc pétrolier de 1973 et 1979, a été créé le système monétaire européen en 1979, qui précèdera l’adoption de l’euro le 1er janvier 1999.
Wisse Dekker (Philips), le président de l’Européan round table qui rassemble 45 « capitaines d’industrie » (Total, Nestlé, Renault, Siemens, etc.), avait publié en 1985 : Europe 1990 : un agenda pour l’action. Jacques Delors, ancien ministre de l’économie et des finances qui a effectué le virage de la rigueur en 1982 sous Mitterrand, a présidé la Commission européenne de 1985 à 1994. Dès son arrivée à la présidence de la Commission, Delors a repris les grandes lignes du projet de l’ERT et s’en a fait gloire : « Les dirigeants de l’ERT ont été à l’avant-garde du soutien de mon idée. », dira-t-il.
La Commission a adopté alors, en 1985, le livre blanc sur le grand marché intérieur qui a devancé l’Acte unique en 1986.
La chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, puis la réunification allemande le 3 octobre 1990 suivis par l’autodissolution de l’Union soviétique en décembre 1991 ont transformé profondément la structure politique du continent. Les 9 et 10 décembre 1991, le Conseil européen de Maastricht a adopté le traité sur l’Union européenne qui est entré en vigueur le 1er novembre 1993.
Les responsables à l’origine des grands textes (le traité de Maastricht en 1992, le traité constitutionnel en 2005) ont été ou seront plus tard des patrons d’industries ou de banques. Au-delà des lobbies, ce sont les grands groupes industriels et financiers qui sont directement aux commandes, comme dans les organes du pouvoir des différents pays.
La place des lobbies et la plaque du lobby des lobbies à l’entrée du Parlement à Bruxelles.
« C’est par les discours, les débats et les votes que doivent se résoudre les grands questions, avec détermination, patience et dévouement » Cette phrase, gravée sur une plaque à l’entrée du Parlement européen, respire les bonnes intentions. « Inaugurée le 6 décembre 2001 par Nicole Fontaine, présidente du Parlement européen » Entre la phrase et la signature, un logo : « SEAP. Fédération européenne du lobbying et affaires publiques »
En fait, la SEAP est le lobby des lobbies, un groupe qui a réussi à faire admettre aux parlementaires, par exemple, que les lobbies devaient « s’autoréguler » plutôt que d’être régulés comme c’était envisagé. Mais comme les lobbies prétendent défendre une profession au sens général…, contrairement, à leur dire, aux syndicats qui s’attachent à un intérêt catégoriel…
Les lobbies, s’ils sont nombreux à Bruxelles, et efficaces, ne manquent pas d’atouts au sein même du Parlement : Le député français Jean-Paul Gauzès, ancien directeur fiscal et juridique de Dexia, a présenté des amendements rédigés directement par les lobbies financiers, en particulier pour vider de son contenu une loi qui visait à renforcer la législation sur les crimes financiers. Et il trouve cela normal en tant qu’ancien banquier. C’est une garantie…
La réforme de la finance, un exemple de prise de décision « très démocratique » !
A la suite de la crise de 2008, José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, a nommé des experts indépendants pour « renforcer la supervision financière ».
Jacques de Larosière a présidé ce groupe. Ancien directeur du FMI, puis gouverneur de la Banque de France, il co-préside Eurofi, un think tank, qui compte parmi ses membres Axa, BNP Paribas, Citygroup, Goldman Sachs, JP Morgan Chase, etc. Ce think tank est dédié à l’intégration des services bancaires et financiers dans l’Europe. Le bureau de de Larosière se trouve au siège de la banque BNP-Parisbas, la banque aux 347 filiales dans les paradis fiscaux.
Dans la commission Larosière, s’est trouvé Callum Mac Carthy chargé de réguler la finance en Grande Bretagne juste avant la crise bancaire de 2008, avec le succès qu’on a vu, ou encore Rainer Masera, ancien directeur général de Lehman Brothers, Omar Issing (Goldman Sachs), Onno Ruding (Citygroup), etc.
Ces experts de la finance, financiers eux-mêmes, ont donc pondu un rapport pour combattre la spéculation qui fait partie de leur travail quotidien !
Le plus grave c’est que :
La Commission européenne a repris les grandes lignes de ce rapport que les chefs d’États ont ensuite validé dans « une feuille de route » qui, enfin, a été présentée au G20.
La table ronde des industriels, un groupe puissant initié par la Commission, mène la danse
L’ERT a été créée au début des années 1980 à l’initiative de deux commissaires européens, le Français François-Xavier Ortoli qui deviendra PDG de Total et président du CNPF et le Belge Etienne Davignon qui passera plus tard à la Société générale de Belgique, chez Suez, Fortis, Sofina, BASF, etc.
Le CEO (Corporate Europ Obsevatory, une ONG qui observe le fonctionnement et les décisions européennes), a indiqué en septembre 2012 : « La Table Ronde Européenne des Industriels [...] (œuvre pour que) « la création immédiate de croissance économique soit la première priorité de toutes les politiques publiques ». Un document de l’ERT, de janvier 2012, propose de réviser la législation européenne selon les critères suivants :
Législation existante : repérer les éléments légaux « qui grèvent la croissance et pourraient être supprimés sans conséquence sur les protections fondamentales ».
Lois en cours d'adoption : « moratoire sur toutes les réglementations concernant les affaires, y compris les mesures d'application des règles existantes tant au niveau de l'UE que des États qui n'ont pas d'effet positif prouvé sur la croissance économique ».
Législation future : création d'un mécanisme ou d'un organisme indépendant « pour garantir que toutes les dispositions relatives au monde des affaires soient évaluées sur la base de leur effet escompté sur la croissance économique et, ce qui est crucial, sur leur coût initial pour les entreprises ».
Bref, le moins de contraintes possibles pour le plus de profits.
Et Mario Draghi président de la BCE, ancien vice-président de Goldman Sachs pour l’Europe ?
« […](Suite à la plainte du CEO), […] le Médiateur Européen a ouvert une enquête concernant l'appartenance de Mario Draghi, l'actuel Président de la Banque Centrale Européenne (BCE), à un lobby du secteur financier, le « Groupe des Trente » […] qui rassemble quelques-unes des personnalités les plus influentes du monde bancaire international (public et privé). […] L'indépendance de la BCE (est) inscrite dans ses statuts […] mais, apparemment, que le Président de la BCE lui-même (ainsi que son prédécesseur Jean-Claude Trichet) appartienne à un organisme ayant défendu par le passé des positions servant les intérêts des banques privées n'a choqué personne jusqu'à présent. »
Et la démocratie dans tout cela ?
Actuellement :
La Commission négocie en secret, avec la présence des consultants des firmes multinationales, le Traité de Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement.
L’Europe clame bien haut sa volonté d’harmonisation économique et d’élévation du bien-être, ce qu’elle ne fait pas.
Le Conseil européen revendique de ne pas faire de compte-rendu de ses réunions à huis-clos.
L’Europe organise la concurrence entre les travailleurs pour le plus grand bénéfice des multinationales, tout en s’en défendant.
Pierre Bourdieu a justement caractérisé la nature de l’Union européenne : « L’Europe ne dit pas ce qu’elle fait ; elle ne fait pas ce qu’elle dit. Elle dit ce qu’elle ne fait pas ; elle fait ce qu’elle ne dit pas ; cette Europe qu’on nous construit, c’est une Europe en trompe-l’œil. »
Déjà, Pierre Mendès France, en 1957, au moment du débat précédant la signature du traité de Rome, soulignait le risque de nivellement par le bas en matière sociale et fiscale et mettait en garde vainement contre « l’abdication d’une démocratie » qui pouvait prendre la forme de la soumission « à une autorité extérieure, laquelle, au nom d’une technique, exercera en réalité la puissance politique. »
Aujourd’hui, les budgets des pays de la zone euro se trouvent soumis au contrôle de la Commission. Dans tous les pays touchés par la spéculation, les hommes de la troïka imposent leurs solutions. En 2011, Papandreou et Berlusconi ont été déposés et remplacés par Papademos et Monti, deux hommes de la finance.
Le 26 juillet 2012, Mario Draghi, de sa propre autorité, a déclaré que la BCE achèterait de manière illimitée de la dette publique des pays en difficulté (ceci est nommé OMT ou Outright Monetary Transactions). Cette garantie est assortie d’une abdication de la souveraineté nationale des pays concernés en matière budgétaire et de gouvernance. Dans ce dernier cas, la cour Constitutionnelle de Karlsruhe, le 7 février 2014, a estimé que l’OMT était contraire aux traités européens et a renvoyé à la Cours de justice de l’Union européenne le soin de sanctionner ce programme.
Un grand bond en avant : l’Initiative citoyenne européenne, pétition d’un million de personnes soumise à la Commission qui peut opposer son véto. Véto prononcé contre la création « d’une banque publique européenne axée sur le développement social et économique » ou contre la « prohibition de toute forme d’énergie nucléaire », mais prise en considération de la proposition« d’interdiction de l’avortement ».
Il résulte de la « crise organique » en Europe, une mise à distance des procédures démocratiques et un durcissement des mécanismes de contrôle. La BCE apparaît maintenant, à la suite du Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance, comme la puissante institution qui a en charge le contrôle des budgets et des ajustements structurels dans les différents pays. « L’Union économique et monétaire est devenue un instrument autoritaire de gestion des contradictions économiques et sociales générées par la crise. » (Cédric Durand et Razmig Keucheyan)
Le choix ne se trouve pas entre construction européenne et retour à l’échelon national, mais entre césarisme bureaucratique et démocratie.
L’Europe s’inscrit dans le vaste mouvement de la mondialisation néolibérale, qui se trouve très justement définie par Percy Barnevick, ancien président de la multinationale ABB : “Je définirais la mondialisation comme la liberté pour mon groupe d'investir où il veut, le temps qu'il veut, pour produire ce qu'il veut, en s'approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possibles en matière de droit du travail et de conventions sociales.” Le traité de libre-échange transatlantique devrait le satisfaire…
Le désinvestissement des États par les privatisations et l’internationalisation du capital, majoritairement intra-européen, font de l’Union économique et monétaire le moment clé de la financiarisation de l’Europe. « L’accroissement des investisseurs institutionnels, l’éclatement des actionnariats et l’uniformisation des exigences de rendement participent de l’affirmation de la finance en tant que dispositif institutionnel mondialisé qui centralise le pouvoir du capital face au travail. » (Cédric Durand)
Pourquoi les économies de l’Espagne, de l’Italie du Portugal et de la Grèce sont les premières touchées ? Olivier Delamarche, chroniqueur sur BFM Business, répond : « Mais parce qu’à part l’Italie, c’étaient des économies pauvres lorsqu’elles sont entrées dans l’UE ! L’euro est en quelque sorte venu trop tôt et a fait croire à leur rattrapage, mais c’était un leurre. […] Tout cela se soldera-t-il par un effondrement de l’euro ? […] Plusieurs scénarios sont possibles, certains moins coûteux (sortie de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne) que d’autres (sortie de l’Allemagne). Ce qui semble clair en revanche, c’est que pendant quelques années au moins, la croissance de la masse monétaire ne sera pas supérieure à celle de l’économie. L’économie d’endettement, c’est terminé. Dès lors, comment se fera la croissance dans les différents pays ? Telle est bien la question ! »
Le déficit public moyen de la zone euro est inférieur à celui des États-Unis ou du Royaume-Uni, pourtant la spéculation s'active contre les pays du sud, mettant en lumière les contradictions qui traversent la zone. En effet, les États du sud de l’Europe, malgré une croissance passée importante, ont accumulé les déficits extérieurs pendant que ceux du nord bridaient les salaires et augmentaient leurs excédents extérieurs. La BCE, qui contrôle l’euro hors du champ politique, a pour seule mission la stabilité des prix. Elle a l'interdiction de refinancer les États et l'article 125 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne interdit la solidarité financière entre les États membres. Du coup, le financement des pays de la zone euro dépend des marchés financiers et n’est pas assuré.
Aux inégalités et divergences économiques, s’ajoute une impéritie politique. Henri Sterdyniak affirme avec pertinence : « On ne peut pas avoir à la fois une monnaie unique, une parfaite liberté des capitaux et des politiques économiques autonomes et non solidaires entre elles. »
Cela implique que seul le travail est en mesure d’ajuster les économies nationales dont les compétitivités divergent.
Une austérité insoutenable
Les conditions imposées par les marchés ne sont pas soutenables, y compris après les garanties apportées par le FMI et la création pour trois ans du Fonds Européen de Stabilité Financière de 750 Mds € complété en 2012 par le Mécanisme Européen de Stabilité Financière de 700 Mds €.
Par exemple :
L’Union européenne, en mai 2010, a prêté à la Grèce 110 Mds € à 5,8% et celle-ci a dû s'engager à réduire son déficit de 11,5 points d'ici 2014, ce qui est intenable. Et sa dette est passée de 113% en 2008 à 177% aujourd’hui !
L'Irlande, modèle emblématique de la pensée néolibérale, qui avait décidé de garantir toutes les créances de son système bancaire en faillite a fait grimper son déficit public à 32,3% de son PIB. Sa dette est passée de 25% du PIB en 2007 à 114% en 2012. En novembre 2010, l'UE et le FMI lui ont prêté 85 Mds € à 5,8%, à la condition de mettre en place un plan d'austérité de 10 points de PIB d'ici 2014.
Les efforts demandés représentent 16% du PIB pour la Grèce, 9% pour l'Irlande, 8,5% pour l'Espagne, 8% pour le Portugal, ce qui a provoqué une récession importante pour ces pays (le PIB de la Grèce est 25% plus faible qu’en 2008) et une augmentation concomitante du chômage qui atteint 29% en Grèce, 25% en Espagne, etc. La politique d'austérité impose une pression sur les salaires et sur les dépenses publiques et sociales, une baisse du nombre de fonctionnaires, du montant des retraites, des prestations familiales, des prestations de chômage pour l'Espagne, du salaire minimum pour l'Irlande et du revenu minimum pour l'Allemagne.
Et une déflation à venir ! Une !
L’Union monétaire censée augmenter la croissance, le taux d’emploi, les profits et aussi les salaires, protéger l’Europe de la spéculation et favoriser l’intégration est un échec patent
L’Europe, un nain politique
Dans le domaine de la politique étrangère, les intérêts divers et souvent divergents des différents États font que l’Union est incapable d’avoir une action conséquente au niveau international. Au contraire, elle reste totalement soumise à la prééminence étasunienne dans le cadre de l’OTAN. Le fiasco ukrainien en est l’exemple parfait.
Les différents courants européistes se trouvent en grande difficulté du fait du rejet de l’Union européenne par 59% des Européens qui ne lui font pas confiance (sondage Eurobaromètre de mai 2014 lancé par la Commission). Les plus optimistes se trouvent en Estonie et en Roumanie où ils sont 58% à lui faire confiance. Les plus pessimistes se trouvent sans surprise en Grèce (81%), à Chypre (74%), au Portugal (70%), en Espagne (67%), en France (63%) à ne pas lui faire confiance. Même les Allemands ne lui font pas confiance à 59% !
Je remarque qu’il est particulièrement malhonnête de la part des médias et des listes européistes de prétendre que cette élection du Parlement européen est, pour la première fois, intimement liée à « l’élection du président de la Commission par ce dit Parlement » ! Ce n’est absolument pas le cas car, comme auparavant, il ne s’agit, pour le Conseil européen, que « de tenir compte » du vote du 25 mai dans le choix qu’il fera pour proposer un président de la Commission… laissant la porte ouverte à tous les accords et compromis possibles entre les groupes les plus importants qui en ont fait une règle de vie.
Le Front national
Sur une page entière de La Provence du 27 avril 2014, à l’occasion de la présentation de sa liste dans le Sud-Est, JM Le Pen a présenté ses options.
Très rapidement : il dénonce l’absence de démocratie dans l’Union européenne, la parité élevée de l’euro, l’austérité et la directive sur les travailleurs détachés qui crée une concurrence avec les nationaux. Il appelle à fermer les frontières face aux millions de personnes qui voudront venir en Europe suite au changement climatique.
Les contradictions ne manquent pas : le 25 février, Marine Le Pen affirme déclarer « la guerre » au futur accord commercial entre l’Union européenne et les États-Unis Or, quatre jours plus tôt, le groupe FN au conseil régional de Provence-Alpes-Côte-D’azur (Paca) avait voté contre une motion demandant « l’arrêt des négociations sur le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement ».
Enfin, Le Pen espère que les sondages, qui lui sont favorables, le placeront en tête et pense qu’il aura suffisamment d’élus pour créer un groupe au Parlement européen (des projections suggèrent que cela pourrait rapporter 2,5 millions d’euros par an à ce groupe évalué à 38 élus venant du FN, du P VV de Geert Wilders, du Vlaams Belang, du FPÖ, de la Ligue du Nord, du Parti national slovaque et des Démocrates suédois).
Il est significatif qu’à aucun moment il ne fait la moindre allusion à la nature néolibérale, capitaliste, de l’UE. Le danger, pour lui, c’est que l’institution européenne impose 80% des lois à ratifier par les Parlements nationaux. Parce que les intérêts nationaux priment indépendamment des rapports de classe, il suffit, pour Le Pen, de se replier sur la Nation « protectrice » pour répondre aux difficultés de la population. De toute façon, peu importent les arguments du moment qu’ils ratissent des voix.
L’UMP
Les divergences n’ont cessé de s’exprimer entre les divers courants qui s’affrontent depuis l’échec de 2012. Sur l’Europe, une quarantaine de députés UMP dont Wauquiez et Guaino, déclarent : « Sans nier les responsabilités des gouvernements nationaux, à commencer par les nôtres, force est de constater que trente années de dérives ont condamné l'Europe à devenir une machine bureaucratique qui réduit, jours après jours, l'espace des libertés et de la démocratie » Ils ajoutent : « L'austérité aveugle détruit la croissance et creuse les déficits, ça ne peut plus durer », « la politique monétaire fait peser sur l'Europe toute entière le spectre de la déflation et ruine la compétitivité de nos entreprises ». Ils dénoncent « l'ouverture sans contreparties à toutes les concurrences déloyales, à tous les dumpings », ou encore « l'élargissement sans fin de l'Union européenne. ». Wauquiez prône notamment un retour à l'Europe des six et un « protectionnisme intelligent ».
Lamassoure pro-européen de choc « aime tant l’Europe qu’il en voudrait une autre » ! Juppé, aussi. On le voit, ce n’est pas gagné pour faire la promotion de l’Union. Muselier dans le Sud-Est, lui, déclare tranquillement qu’il mène campagne sur le rejet de Hollande…
Le PS
La campagne du PS a été ouverte par la tribune de Hollande dans Le Monde égrenant toute une litanie de souhaits sans crédibilité, une sorte de remake du discours du Bourget à contretemps de sa pratique et en contradiction avec la réalité : « Oui, il faut réguler le commerce mondial. Oui, il faut défendre nos industries. Oui, il faut lutter contre le dumping social. ». « Cette Europe est celle qui, à partir de la zone euro, redonne de la force à l'économie, met fin à l'austérité aveugle, encadre la finance avec la supervision des banques, fait de son grand marché un atout dans la mondialisation et défend sa monnaie contre les mouvements irrationnels. ». « C'est une Europe qui protège ses frontières, en préservant la liberté de se déplacer et en garantissant le respect du droit d'asile. ». « L’Union bancaire a été introduite, évitant tout risque pour les épargnants et les contribuables. La taxe sur les transactions financières vient d'être décidée par dix pays volontaires » Le texte sur cette taxe a été édulcoré à la demande de la France ! Bref, un joli conte de fée.
Il est peu probable que cette rhétorique sortie directement de son imagination dopée à l’europaïne soit convaincante et Hollande termine ainsi sa tribune : « Mais je suis conscient que l'Europe doit aller beaucoup plus loin pour retrouver la confiance. » Cela semble avoir été compris au PS qui joue la carte de Martin Schulz. Celui-ci, tout en affichant qu’il faut changer l’Europe pour la justice fiscale, l’investissement et l’emploi des jeunes, est plutôt d’accord avec l’orthodoxie allemande et explique par ailleurs qu’il faut faire avec les 3% et respecter les traités. Peu importe, la visite de Hollande à Merkel, qui l’a mené en bateau une fois de plus, ne fait que souligner l’accord sur le fond qui existe depuis des décennies entre la social-démocratie convertie au néolibéralisme et les conservateurs européens. Cet accord s’est illustré dans la dernière mandature : Il a permis que la présidence du Parlement soit occupée par Jerzy Buzek, du PPE (conservateur) de juillet 2009 à janvier 2012, puis par Martin Schulz de janvier 2012 à aujourd’hui.
La Nouvelle donne
Sortie il y a six mois environ autour de Larrouturou, Edgar Morin, Dominique Méda, Bruno Gaccio, Susan George, etc., la Nouvelle Donne bénéficie d’une bonne couverture médiatique et apporte un certain nombre de propositions intéressantes. Pour autant, elle reste dans la sphère d'un réformisme totalement dépassé depuis très longtemps et pose les problèmes un peu comme elle aimerait que le fasse le PS. Elle est sans doute vouée à rester une sorte de doublon d'Attac. C'est la marque sympathique d'une grande confusion politique.
Europe Ecologie – Les Verts : liste « Europe Ecologie », unitaire avec le MEI (Antoine Waechter)
La profession de foi de ce mouvement peut se résumer ainsi : « L’Europe de la Troïka et de l’austérité, l’Europe du Traité de libre-échange avec les Etats-Unis et de l’abandon de toute ambition pour lutter contre le changement climatique, l’Europe tant décriée aujourd’hui, c’est justement l’échec d’une gestion intergouvernementale des affaires européennes. En revanche, l’Europe qui protège les libertés en rejetant le traité ACTA, l’Europe qui défend la biodiversité en réformant la politique commune de la pêche pour préserver la ressource halieutique, l’Europe qui s’attaque à la finance casino en plafonnant les bonus des traders et en pénalisant les abus de marché, cette Europe-là, c’est l’Europe fédérale que nous proposons pour défendre les intérêts des citoyens européens plutôt que les intérêts privés de quelques multinationales. »
Dans une brochure de 84 pages en ligne, les questions de l’énergie, de l’alimentation, de la santé, de l’innovation, de la mise au pas de la finance, de l’euro, de la paix, de l’ouverture au monde, d’une Europe sociale, d’une mondialisation plus juste, etc. sont traitées comme autant de problèmes techniques auxquels il manquerait une bonne volonté pour y répondre.
La seule proposition politique est une Europe fédérale sortie d’un référendum constitutionnel hypothétique. L’indispensable mobilisation populaire y est tragiquement absente. Enfin, l’Europe telle qu’elle est n’est absolument pas remise en cause, elle doit juste être réformée. Un peu la position des Verts français dans le gouvernement Ayrault ?
Leur slogan me fait penser au Prince charmant dans Blanche neige : « Donner vie à l’Europe »
Le Front de gauche
Le Front de gauche a la perspective de « rompre avec cette Union européenne-là pour refonder une Europe solidaire et démocratique. » Après la critique de la politique austéritaire de l’Union européenne, il appelle de ses vœux la convergence des luttes populaires et un audit sur les dettes publiques « qui aboutirait à l’annulation d’une grande part des dettes insoutenables des États membres et à une révision des échéances et conditions de remboursement, voire l’annulation pure et simple. »
La stratégie proposée par le FdG consiste en ceci : Un gouvernement réellement « de gauche », représentant de la souveraineté populaire (supposé être formé en France), qui s’opposerait aux dispositions européennes désastreuses et n’en respecterait pas les règles, pourrait entraîner d’autres pays à rompre avec l’UE et construire une autre Europe sur la base d’une politique coopérative et non plus concurrentielle.
La question de la sortie de l’euro (euro insupportable pour les peuples du Sud et de la périphérie) est reportée à un accord sur un moratoire des dettes souveraines et à un changement de statut de la BCE qui devrait prêter directement aux États. A défaut, « un gouvernement de gauche devrait prendre des mesures unilatérales en matière monétaire afin de subvertir l’Euro en le mettant au service d’une politique de relance de l’activité tournant le dos aux critères néolibéraux. » Un brin imprécis.
Le projet reprend toutes les dimensions des sujets en débat actuellement en se situant contre le productivisme et pour une planification écologique.
La sortie de l’OTAN est également revendiquée en contradiction avec l’article 42 du traité de Lisbonne qui prévoit que les politiques des États de l’UE doivent être compatibles avec les orientations de l’OTAN.
La volonté de refonder l’Europe repose ainsi sur une construction démocratique, sociale, écologique œuvrant pour la paix mondiale sur la base du respect des souverainetés populaires.
Les propositions du Front de Gauche sont proches de celles de Europe Ecologie-Les Verts. EE-LV se limite à mener le combat dans le respect du cadre actuel des institutions. La différence tient à ce que le Front de Gauche fait appel aux mobilisations populaires pour appuyer des gouvernements nationaux et créer un rapport de force face aux institutions de l’Union Européenne. Sa stratégie pour refonder l’Europe passe par des batailles nationales contre les contraintes austéritaires insupportables imposées par les institutions européennes.
Le Comité national de résistance républicaine à l’Union européenne
Le CNR-RUE, c’est une non-liste qui est créditée de 65% de non-voix et qui regroupe des personnes du M’PEP, du PRCF, de Rouges Vifs, de personnes sorties du PCF, d’anciens du FTP-MOI, etc. Ils appellent au boycott du scrutin du 25 mai. Leur argumentation est la suivante : « C’est le principe même de l’élection à un parlement européen qui doit être récusé. Un parlement, à l’échelle européenne, n’a pas lieu d’être car il n’existe aucun peuple européen susceptible, au moyen d’un Etat européen, de se former en communauté politique à l’échelle du continent et d’y exercer sa souveraineté. Si tel était le cas, les pouvoirs de ce parlement européen s’exerceraient nécessairement au détriment des pouvoirs des parlements nationaux. » Et d’ajouter : « L’élection au parlement européen n’est qu’une farce électorale. Elle n’a d’autre but que de simuler un acte démocratique et légitimer ainsi tout le système de l’U.E. »
Certes, l’abstention, comme leur appel au boycott, délégitime l’UE,. Mais ce n’est pas l’absence de peuple européen qui peut justifier l’abstention, c’est la nature des institutions européennes et leurs connections avec le capital. Par ailleurs, ils n’offrent aucune propositions, sinon sauvegarder la « souveraineté nationale et populaire ». Leur déclaration affirme que « c’est un devoir citoyen de voter quand le suffrage sert à la souveraineté du peuple ». Cela apparaît comme une légitimation des élections nationales qui portent au pouvoir, grâce à la soumission de la majorité à l’idéologie dominante, des représentants également intimement liés au capital. Ils gagneraient à lire les livres de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon.
Leur « nationalisme de gauche », s’il cible le caractère antidémocratique de cette élection, sème la confusion sur la nature réelle des institutions nationales.
Une situation dangereuse
« La crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés ». Antonio Gramsci nous met ainsi en garde contre l’idée que rien ne presse, qu’on a le temps de voir.
Il distinguait en Occident un bloc historique formé par les médiations entre les structures économiques et les superstructures politiques et culturelles. En période de crise, en général, ce bloc historique tient bon. Par contre, que survienne une crise organique, et « la crise économique se transforme en crise du bloc historique lui-même et contamine l’ensemble des sphères sociales : économie, politique, culture, morale, sexualité…» C’est le cas aujourd’hui du fait que des politiques alternatives n’ont pu être mises en place. D’où l’émergence d’un césarisme bureaucratique, dont les élites européennes disposent pour maintenir leur domination et, par ailleurs, la montée des extrêmes droites.
Le capitalisme s’est lancé dans la mondialisation néolibérale qui lui a offert un nouveau souffle. Pour autant, la financiarisation de l’économie n’est pas une solution pérenne : une masse immense de capitaux cherchent fébrilement des investissements toujours plus lucratifs, mais qui sont aussi toujours plus dévastateurs. La poursuite du développement du capitalisme par l’endettement généralisé et la spéculation sans limite occasionnent des crises financières de plus en plus rapprochées et graves. Dans ces conditions, les risques de voir s’installer des pouvoirs autoritaires et technocratiques sont de plus en plus réels.
La crise de l’euro est certainement la plus grave des 25 dernières années, en attendant celle du dollar. Tant qu’il y aura des peuples à exploiter, les investisseurs continueront. Seulement, les conséquences sociales et politiques risquent de ne plus être maîtrisables. La fameuse « guerre économique », lorsqu’elle est perdante, pourrait se transformer en guerre, tout court.
L’Union européenne, construite soi-disant pour s’émanciper des USA, s’y trouve entièrement arrimée. L’élargissement de la Communauté européenne en 2004 aux anciennes « démocraties populaires » a lié leur entrée à l’appartenance à l’OTAN § ! La mondialisation l’a mise, encore plus que dans les années 1930, en interdépendance avec les autres puissances. Sa suprématie économique, politique et militaire passée se trouve définitivement révolue. L’Europe est-elle capable de relever le défi d’un autre monde ? Est-elle seulement capable de survivre à la crise actuelle ?
Quel avenir pour l’Union européenne ?
De fait, la création de la zone euro a surtout encouragé un surendettement privé et public. Le plus grave a été le non ajustement des politiques économiques des pays membres, prisonniers des principes intangibles de la concurrence, de la compétitivité et du libre-échange. L’idée proclamée qu’un grand marché conduit à l’unité économique et celle-ci à l’unité politique se trouve démentie par les faits. En conséquence, l’Europe a besoin d’une « refondation », de façon urgente. Cette refondation passe très probablement par le renversement des gouvernements dans un certain nombre de pays, au moins, par l’irrésistible volonté des peuples à prendre en main leur destin.
Peut-on supporter ce qui se passe à notre porte en Grèce, au Portugal, etc., sortes de laboratoires austéritaires, et croire qu’on y échapperait, sachant que les solutions mises en pratique par l’UE sont catastrophiques et totalement antidémocratiques ?
Le capitalisme ressenti comme indépassable est dépassé par les problèmes qu’il a générés. Alors, est-il encore possible de prendre de vitesse la catastrophe annoncée ? Le temps est compté car le système est dans une situation extrêmement délicate, « dans une sorte de fuite en avant », et la panique peut le saisir. Les mouvements d’extrême droite, dans toute l’Europe, ont fortement progressé et ont pris place dans l’imaginaire collectif, portés par une idéologie marquée par un nationalisme antieuropéen, l’aspiration à un État fort sécurisant et un « social-populisme » mystificateur. Leurs liens avec les forces de répression, en particulier en Grèce, accentue leur dangerosité.
Les perspectives peuvent se présenter ainsi :
La première, à l’initiative de la finance, est l’austérité pour des décennies avec toutes les misères qui en résultent pour les peuples sans espoir d’en sortir.
La seconde serait la réforme de la zone euro. Mario Draghi, à la tête de la BCE, a pris des initiatives dans ce sens. Dans ce cadre, il est incontournable d’abolir le Pacte de stabilité et de croissance, d’augmenter fortement le budget européen pour faire des transferts du Nord vers le Sud. Pourtant, en l’absence d’un État fédéral unifié, ce n’est pas réalisable.
La troisième est la sortie de la zone euro selon deux variantes. La variante conservatrice ou nationaliste, permettrait aux pays périphériques de dévaluer, mais les banques engagées à l’extérieur enregistreraient des pertes et les travailleurs subiraient de nouvelles baisses de pouvoir d’achat. Une autre possibilité pourrait aboutir à la suite d’un basculement des rapports de forces en faveur du travail : « une sortie progressiste » des pays de la périphérie. La dévaluation de la monnaie serait alors accompagnée d’une cessation de paiement, d’une restructuration de la dette publique, de la nationalisation des banques et du contrôle des capitaux. Enfin, la propriété publique devrait s’étendre au transport, à l’énergie, etc. Cette dernière option permettrait de transformer sur une base plus coopérative les relations économiques entre le cœur et la périphérie de l’Europe.
Des mesures de transformations sociales
La solution doit répondre au chômage de masse, à l’épuisement du mode de développement et aux inégalités. Les mesures à venir nécessiteront de dénoncer les traités et de développer un processus démocratique. Il s’agit donc de trouver des solutions au chômage et à l’appauvrissement de masse sans compter sur une croissance peu dynamique et atteinte par les limites du possible, de toute façon.
Trois propositions sont posées sur la table par Cédric Durand pour ouvrir le débat sur une alternative.
La première s’adresse aux 17 millions de chômeurs de la zone euro (25 millions dans l’Union européenne plus 20 millions de personnes sous-employées) : son principe est celui de l’État comme employeur en dernier ressort qui s’engage à fournir un emploi à tous ceux qui le veulent, au moins au salaire de base du secteur public. Cette mise à disposition n’impliquerait pas une obligation de travail et se surajouterait aux dispositifs d’indemnisation du chômage et d’assistance sociale. Cela suppose bien sûr des impôts fortement redistributifs.
La deuxième concerne la socialisation de la finance. Willem Buiter, aujourd’hui économiste en chef à Citigroup, écrivait le 18 septembre 2008 : « Est-ce que dans le capitalisme financier moderne, les grandes entreprises font d’énormes profits privés quand tout va bien et sont renflouées ou temporairement nationalisées quand les choses tournent mal, le contribuable prenant en fait tous les risques et absorbant les pertes ? Si tel est le cas, pourquoi ces activités ne devraient-elles pas rester dans le giron public ? ».Cette socialisation s’effectueraient au travers de concessions bancaires octroyées à des entités sociales : salariés, entreprises, associations, collectivités locales, représentants de l’État. Bref, il s’agit de se débarrasser d’activités parasitaires et déstabilisatrices et de se doter d’un instrument de crédit pour un développement répondant aux besoins sociaux.
Troisièmement, mettre fin au chantage des marchés financiers implique de déclarer un moratoire sur le paiement de la dette, de lancer un audit pour décider son annulation partielle ou totale. Par ailleurs, la banque centrale pourrait faire des avances budgétaires, sans passer par les banques, pour permettre à l’État d’honorer ses engagements et financer des plans d’investissement. En outre, afin d’empêcher la fuite des capitaux, il serait utile de contrôler les transactions financières, de rétablir le contrôle des changes, de contingenter les importations, etc.
Il n’y a rien à attendre de l’Union européenne dans ce sens. Toutes ces propositions sont l’affaire de combats sociaux, de luttes idéologiques et de percées politiques.
A la recherche d’un avenir politique
Quel contenu directement opératoire donner à nos propositions ? Quelles sont les modes d’organisation qui permettront de dépasser le niveau de la protestation ou encore de l’exaspération ?
Une majorité de la population n’a plus confiance dans les institutions représentatives dont s’est doté la cité et l’Europe. En France, plus de 85% n’ont ni confiance dans les hommes politiques, ni dans les partis, ni dans les organisations syndicales, 69% pensent que la démocratie ne fonctionne pas bien, seulement 35% pensent qu’appartenir à l’UE est une bonne chose. Cette démobilisation, qui provient des transformations extraordinairement rapides et profondes de nos sociétés, découle de l’atomisation des individus soumis à l’idéologie individualiste qui les pare du concept de consommateurs, à la précarité qui s’impose contre le droit au travail, à la substitution de la protection sociale solidaire par l’assurance et à l’idée que le capitalisme mondialisé représente la fin de l’histoire.
Pourtant, la lutte des classes est toujours bien présente et le dépassement du système capitaliste est indubitablement à l’ordre du jour. En effet, le développement inégal et combiné du capital sur l’ensemble du globe exige d’inscrire au niveau mondial la lutte pour l’émancipation du salariat.
La social-démocratie, qui a représenté longtemps un espoir de réforme et d’élévation de la condition salariale, a choisi définitivement son camp en se convertissant au social-libéralisme.
Le défaut de perspectives révolutionnaires n’est pas fatal. Les révoltes qui éclatent un peu partout sont porteuses d’aspirations à plus de liberté, à plus de dignité et s’opposent dans les faits à la situation produite par le capitalisme.
Les difficultés sont multiples : idéologiques, organisationnelles, stratégiques.
Du point de vue de l’idéologie, le capitalisme est ressenti très massivement comme étant la cause des difficultés, mais semble indépassable. Imaginer une autre société, coopérative, solidaire et libérée de l’exploitation des hommes est à reconstruire. Cette utopie à concevoir est la tâche collective primordiale du moment.
Les divisions qui paralysent les organisations de gauche ne sont pas insurmontables dans une perspective révolutionnaire. De l’expérience des luttes et des choix opérés par les uns et les autres, de nouvelles organisations se construiront pour élaborer des stratégies originales et les expérimenter.
Immédiatement, il faut réussir à dépasser le sentiment de fatalité et passer de la dynamique de résistance à celle de l’offensive. Prendre confiance dans l’avenir est un formidable levier dont chacun doit s’emparer.
Mais n’y a-t-il pas un risque ?
Etienne Balibar répond : « Bien sûr qu’il y a un risque, mais depuis quand, dans les situations critiques, pourrait-il y avoir des politiques sans risque ? Et le plus grand risque n’est-il pas de continuer sur les mêmes rails ? Commençons donc par mesurer l’étendue du désespoir de ceux dont les vies sont détruites. Ensuite faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour que ce désespoir se traduise en protestations, en revendications. Mais il faut être conscient, de bout en bout, que tous les dérapages sont possibles, que la paupérisation et l’effondrement des sécurités peut engendrer la violence sans but, la recherche des boucs émissaires, et que beaucoup de bénéficiaires de la crise n’attendent que cela pour développer les politiques « sécuritaires » ou pour proposer des solutions « autoritaires ». Donc sachons ne pas censurer le désespoir, mais construisons de l’espoir, sinon nous aurons le pire. Il y a une énergie du désespoir et il y a une force de l’espérance. La politique a toujours besoin des deux, elle consiste à trouver leur point de rencontre. »
Michel Bonnard, 18-05-2014
Ouvrages consultés :
En finir avec l’Europe, sous la direction de Cédric Durand, La Fabrique 2013
Faut-il faire sauter Bruxelles ?, François Ruffin, Fakir Editions 2014
Une idée neuve pour l’Europe, La déclaration Schuman, Pascal Fontaine, Commission européenne, 2000
http://blogs.mediapart.fr/blog/dessous-de-bruxelles
Les professions de foi des différentes listes aux élections européennes.
Post scriptum : L’économiste Jean-Luc Gréau rappelle cependant que, depuis vingt-cinq ans, chaque nouvelle percée libérale — marché unique, monnaie unique, marché transatlantique — a été défendue en prétextant qu’elle résorberait le chômage. Ainsi, un rapport de 1988, « Défi 1992 », annonçait que « nous devions gagner cinq ou six millions d’emplois grâce au marché unique. Toutefois, au moment où celui-ci a été instauré, l’Europe, victime de la récession, en a perdu entre trois et quatre millions… »