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Il s'agit de réflechir à des sujets et des faits d'actualité, liés aux élections de 2007, à partir des concepts de république, de démocratie, de socialisme, de légitimité et de citoyenneté.

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Le travail, la morale et la politique

Lancée sous le gouvernement Raffarin, relancée par Sarkozy pendant la campagne présidentielle, l’utilisation outrancière du terme de « valeur-travail » est au cœur de l’offensive idéologique et politique de la droite. Il faudrait en réalité parler du travail comme valeur, morale. Car la valeur-travail est en fait un concept purement économique, neutre sur le plan moral. Il signifie, selon l’analyse de la fin du 18ème et du 19ème siècles, partagée par les économistes classiques comme par Marx, que la valeur (et donc le prix) d’un produit dépend de la quantité de travail qu’il cristallise.

Le détournement de sens n’est pas innocent. Et si la gauche doit répondre à l’avancée de la droite sur le thème du travail, elle doit le faire avec un vocabulaire et des principes propres, à la fois en surmontant ses contradictions et en assumant ses apports historiques.

 

 

 

A travers une critique radicale, illustrée par celle de Paul Lafargue écrivant Le droit à la paresse, le travail est perçu comme un instrument d’aliénation, de privation et de contrôle des individus, réduits à se vendre et à obéir pour vivre. En même temps, il est la condition et la source unique de revenu pour ceux que le mouvement ouvrier a représenté et défendu. Et il reste le principal moyen d’intégration sociale. Considéré comme la seule source de création de richesse et permettant à l’Homme de dompter la nature, il peut toujours fasciner et légitimer la revendication et la définition des droits. C’est avec cela que joue la droite, pour mettre mal à l’aise une gauche qui ne s’assume guère ou qui en reste à des réflexes ouvriéristes.

Expliquer timidement qu’il faut plutôt traiter de la valeur du travail, c’est-à-dire de sa place dans la création des richesses et donc de sa rémunération, semble nécessaire mais insuffisant. Par ailleurs, le rapport au travail des travailleurs ne pourrait certes se limiter à son rejet en tant que tel, dans le cadre réel de l’industrialisation, étant donné son rôle d’insertion et en raison des héritages du mouvement ouvrier. Mais faut-il pour autant prétendre comme Yves Clot (L’humanité, 19 mai 2007), que « la gauche a sacrifié son originalité : regarder le travail comme l’un des champs majeurs du développement humain » ou que « le rapport au travail est la racine de la crise des valeurs ». De quelles « valeurs » s’agirait-il cette fois ?

 

 

 

Mettons en avant 4 points de vue sur le travail, à l’origine de progrès pour le salariat et pour les sociétés en général. Tout d’abord, la relation capital/travail, bien que le travail moderne soit une création du capitalisme, peut aussi être vue comme une contradiction interne de ce mode de production, permettant de le dépasser ou au moins de l’amender, dans l’intérêt des salariés. C’est alors la question des salaires qui est privilégiée, clé du partage de la plus-value ou des « fruits de la croissance », pour reprendre un vocabulaire plus à la mode et plus vague.

Le droit au travail, comme accès au revenu et à la dignité, et le droit du travail, comme garantie d’un emploi stable et du respect du salarié, relèvent du point de vue de la sécurité et de la protection sociales, devoirs de l’Etat Providence.

Avec la réduction du temps de travail, la recherche du temps libéré d’un travail aliénant et lieu de souffrances toujours renouvelées - de l’écrasement physique à la pression psychologique - rejoint la nécessité du partage du temps de travail, qui se fait de toute façon, pour un taux de croissance donné ; le problème étant qu’il se fait maintenant par le biais du chômage et /ou de la précarisation et du temps partiel, ou encore par la baisse de la productivité et de l’utilité de l’emploi. S’il ne s’agit pas de dire que le progrès technique détruit l’emploi car il engendre des phénomènes de compensation et de transferts entre secteurs, il demeure que l’ensemble des emplois « anciens » ou procédant de ce transfert, ne nécessite pas le même temps de travail qu’avant.

Enfin, en étant plus keynésien que marxiste, on pourrait souligner que le travail, par la recherche du plein-emploi, est à la fois l’effet et l’instrument d’une politique de la demande, et que c’est la demande (ni le travail, ni l’offre) qui est la source directe de la croissance, entraînant l’investissement, la production et l’accroissement de l’offre, y compris de travail.

 

 

 

Que le travail fasse de fait partie de la vie et qu’on ait besoin de s’y sentir créatif est une chose. Qu’il soit une source de fierté pour les travailleurs doit faire partie de leviers mobilisateurs de la gauche, non pour participer à sa sacralisation, mais pour déconstruire l’idée selon laquelle les riches mériteraient de l’être. Ce dont peut être fier un travailleur, c’est qu’il ne doit pas sa part de revenu à la spéculation ou à l’écrasement des autres au sein de l’entreprise, c’est-à-dire à la compétition, à la prédation et à la captation du pouvoir économique, mais à son effort justement rémunéré. Ce qui ne signifie pas que le progrès ne doive pas amener à diminuer cet effort.

La fierté du travail bien fait pourrait-elle donner lieu à une réflexion programmatique et à une rhétorique sérieuses et vraiment mobilisatrices pour la transformation sociale ? Cela devrait apparaître un peu court, si l’on savait clairement quelle politique de l’emploi et des salaires, quelle sécurité sociale professionnelle et quelle conception des conditions et du temps de travail, un gouvernement de gauche voudrait et pourrait mettre en oeuvre.

 

 

 

Voilà des questions cruciales, qui remettrait le travail à sa place, non pas en dehors ou au-delà, mais au sein des politiques économiques et sociales, de la lutte contre le capitalisme financiarisé, de la reconnaissance du salariat comme moteur de la mobilisation sociale et électorale, et de l’avenir des droits garantis par l’Etat. Cela ferait-il encore du travail une valeur, morale ou politique ?

 

 

 

Quelques éléments d’histoire montrent que la valeur morale accordée au travail n’est pas naturellement inscrite dans les fondements théoriques de la gauche.

Dans la philosophie antique gréco-romaine, le mépris du travail, temps pris sur l’exercice de la citoyenneté, est une vertu. L’individu est avant tout l’« animal politique », pas un être destiné au travail.

Le Moyen Age hérite d’abord de la conception antique du travail, réservant la condition indigne de travailleur aux groupes inférieurs. Mais c’est aussi au Moyen Age qu’un premier tournant s’opère : fruit de la volonté divine, le travail est une forme d’obéissance à Dieu et d’élévation vers lui. Ce tournant est d’abord dû au monachisme, symbolisé par la formule de Saint Benoît « prie et travaille », puis à la classification de la société en trois ordres (oratores, bellatores et laboratores) par les moralistes chrétiens, au milieu du 9ème siècle. Classification par laquelle l’activité productrice est à la fois dominée et reconnue, plaisant à Dieu.

Cette remontée du travail dans l’échelle des valeurs est encore limitée. C’est la bourgeoisie précapitaliste qui fonde sa morale sur l’épargne, le profit… et le travail. Ce n’est d’ailleurs qu’au 16ème siècle que la création du mot lui-même, « travail », s’achève.

Avec l’avènement de l’industrialisation, du capitalisme et de la société de marché, les valeurs bourgeoises triomphant, la conception moderne du travail s’impose. L’effort productif et donc l’Homme lui-même devenant une marchandise, toutes les activités effectuées contre une rémunération doivent être séparables de l’activité elle-même, pour être comparées, mesurées et évaluées. Avec le développement du prolétariat et du salariat, le travail devient un élément du marché.

 

 

 

Ainsi l’érection du travail en valeur morale est l’oeuvre du monachisme, de la conception médiévale d’une société d’ordres, puis du triomphe de la bourgeoisie capitaliste. Il s’impose comme telle, alors même qu’il fait de l’Homme une marchandise. Ce processus prend le contre-pied de la philosophie et des modèles antiques, pourtant sources de l’idéal de citoyenneté.

En étant un peu rapide, on aurait pu s’arrêter là pour rejeter cette « valeur-travail » dont on parle aujourd’hui, synonyme d’acceptation de l’ordre établi et des représentations façonnées dans la société de marché. Si l’on se réfère à la démocratie et à la république d’abord, il importe souvent de revenir aux sources et de ne pas se tromper d’histoire.

 

 

 

Il faut toujours prendre garde à transformer des valeurs morales, plus ou moins privées, en valeurs politiques. Pour la gauche, nous affirmerons ici que le travail ne peut-être une valeur morale, encore moins une valeur politique. L’égalité et la liberté, indissociables, voilà des valeurs. Toutes les luttes et toutes les politiques, y compris les plus identitaires à gauche, pour la défense des travailleurs et du Travail face au Capital, ne devraient que les décliner ou les servir. Et si l’on raisonne en terme de développement humain, d’émancipation et d’éthique, les droits issus des besoins, se placent, sans les annuler, au-dessus des droits issus du travail.

 

 

 

 

 

 

SB

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