Il s'agit de réflechir à des sujets et des faits d'actualité, liés aux élections de 2007, à partir des concepts de république, de démocratie, de socialisme, de légitimité et de citoyenneté.
Notre précédent édito évoquait quelques-uns des principes mis en cause par la modification constitutionnelle qui autorise le président de la République à s’adresser au parlement réuni en Congrès.
Dominique Rousseau relève à juste titre (Libération du 22.06) qu’il s’agit là d’une évolution assez hypocrite des pratiques et que M. Sarkozy tort les institutions bien plus qu’il ne les corrige. Peut-être n’existe-t-il pas en France de majorité prête à passer à un régime présidentiel assumé ; mais le présidentialisme n’est pas davantage une bonne solution.
Et cela fera notre transition pour relever quelques éléments du discours prononcé dans ces conditions là. Le président ayant assuré que la République n’était plus menacée et que l’idéal républicain faisait consensus , la question qu’on peut se poser c’est bien celle du contenu d’un concept si consensuel…
Disons le tout net, si la rhétorique tient la route, ses ficelles sont toujours les mêmes : emprunter les critiques de gauche pour proposer des solutions de droite, autrement dit parler de solution à un problème donné pour passer à autre chose, sans l’avoir résolu.
Cela peut se comprendre puisque les vraies solutions remettraient en cause plus fondamentalement les intérêts de ceux que représente réellement M.Sarkozy,
Comme le rappelait l’un de nos meilleurs historiens dans sa leçon inaugurale au Collège de France, le 11 avril 1986, il y a « des mentalités et pas seulement des idéologies dans les politiques les plus récentes réputées les plus avancées », autrement dit encore, à la fois une doctrine et une psychologie (M. Agulhon in La France vagabonde).
De la crise…
Le président n’a donc pas craint de donner à la crise, qu’il s’est d’ailleurs gardé de caractériser, une dimension étymologique : rien ne sera plus comme avant, on croirait lire Aristote !
Il faut, dit-il, « remettre en cause les idées et les valeurs qui ont conduit à un tel résultat ».
On saluera l’effort d’imagination qui permet de considérer comme une valeur, voire une idée, le goût du lucre exacerbé qui a conditionné le mode de fonctionnement du système capitaliste dans sa sphère financière et dans le mode de rémunération de ses animateurs.
Mais sur cela point de critique précise, et lorsque est dénoncée comme cause de la crise, la foi en un seul modèle, thèse de Fukuyama revisitée … ou pas, le remède avancé est un grand classique de l’interventionnisme de l’Etat, de sa complémentarité avec l’initiative privée et du programme du CNR !
On croirait que M. Sarkozy ne sait rien de M. Kessler et du programme de refondation sociale qui est toujours la base du combat du Medef.
On saura gré cependant au président d’avoir entendu le message de Simone Veil et de la commission chargée de réécrire le préambule de la Constitution, et de n’y plus toucher.
Donner plus à ceux qui ont moins se fera donc, si cela se fait , non plus selon des critères ethniques, mais en fonction de critères sociaux. Modèle républicain oblige … ?
Mais il fallut en venir à l’essentiel, c’est–à-dire au refus de réorientation des choix politiques martelés depuis 2007 (Je n’augmenterai pas les impôts, nous prendrons des décisions difficiles…)
Le lien logique entre le début et la fin du discours fut un sophisme presque parfait, en tout cas un bel exemple de paralogisme.
La crise ne s’accommodant pas de « l’inertie des temps ordinaires », nous ne pouvons seulement mettre en cause les autres, nous devons nous remettre en cause nous-mêmes et voilà pourquoi il faut continuer les « réformes »…
Aux réformes…
Et l’on repartit comme en 14 ! En vrac et en substance…
L’égalité n’est pas l’égalitarisme, l’égalité c’est chercher à élever tout le monde, l’égalitarisme, c’est le nivellement par le bas…
La liberté, c’est de se sentir en sécurité… 80000 peines ne sont pas exécutées, nous construirons des prisons… Malgré le dévouement des personnels, l’état de nos prisons est une honte pour notre pays…
Ce que nous avons fait fut bien fait (Hôpital, réforme de la carte judiciaire, simplification de l’administration…).
N’en jetons plus.
Une telle perversion dans la manipulation des mots et des concepts qu’ils recouvrent, finirait par passer pour de l’art …
Mais les questions lourdes sont hélas bien ciblées : lycées, Université, formation professionnelle, retraites, structures territoriales…
Le travail du « prochain gouvernement ».
Avec la même détermination à passer outre toutes les objections qui pourraient remettre en cause les choix prétendument validés par l‘élection de 2007.
Il faut changer mais pas le programme, comme si la droite française avait prévu la crise, comme si son action ne visait pas à affaiblir les services publics et les solidarités collectives, ces matelas de souplesse qui font que la France précisément la « supporte » mieux que certains de ses voisins.
L’annonce d’un grand emprunt, après une concertation (?), pour déterminer les investissements réellement utiles à la construction de l’avenir, ne laisse pas d’interroger sur la gestion de la crise : éponger l’épargne pour relancer l’économie n’est pas d’une extravagante nouveauté, mais sans toucher aux ressorts du système financier qui régissent les investissements, on ne voit guère comment cela permettra d’éviter l’ « erreur fatale » qui consisterait à « recommencer comme avant ».
Le président de la République affirme qu’il faut changer les mentalités…
L’historien déjà cité lui rappellerait peut-être que « l’histoire des mentalités se prête aisément au soupçon de confusionnisme en raison de l’incertitude de ses propres sources, ou bien de leur déconcertante profusion » ; il existe en effet un niveau de « conditionnements profonds, durables, viscéraux qui ressortit à l’histoire des mentalités collectives », et l’on souhaite bien du plaisir à celui qui croirait pouvoir changer les mentalités d’un peuple pour les intérêts à court terme de sa clientèle préférée.
Nous ne dirons rien du PS, il n’était pas vraiment là, ce fut presque, comme on ne le lit plus guère sur les faire-part de décès, une messe corps présent.
Souhaitons cependant que ce ne soit qu’un état cataleptique, une espèce de sidération… Sinon on finirait par y voir une forme de complicité.