Il s'agit de réflechir à des sujets et des faits d'actualité, liés aux élections de 2007, à partir des concepts de république, de démocratie, de socialisme, de légitimité et de citoyenneté.
La crise financière actuelle, par son ampleur et sa gravité, et les réactions d’urgence conséquentes, constituent sans doute un moment de bifurcation historique. Mais à une bifurcation, on peut prendre un chemin qui n’est finalement qu’un détour ou un autre qui ramène pas très loin du point de destination initial et pas forcément celui qui prend une direction opposée, et qui serait en l’occurrence, le meilleur.
L’Etat de retour ?
Les garants de l’orthodoxie économique, partisans et meneurs des politiques ayant préparé la crise, cherchent à la résoudre en garantissant l’intervention de l’Etat.
Les mêmes – tel notre sous-ministre (d’ouverture) aux affaires européennes – qui appuyaient des traités européens favorisant la dérégulation et la déréglementation, établissant une banque centrale indépendante et visant à empêcher les nationalisations ou les prises de participation des Etats, se félicitent maintenant de la possibilité pour eux de nationaliser, de refinancer ou de contrôler « leurs » banques, et de la décision qui vraiment, tardait, par la BCE, de baisser les taux d’intérêt. Et ils en appellent à la fin de la finance incontrôlée.
A en croire les propos des uns et des autres, des orientations communes étaient donc suivies depuis longtemps sans que personne n’en veuille. Voilà de quoi constater le peu de vertu de bon nombre de responsables politiques européens. Voilà aussi de quoi reposer une question centrale dans le fonctionnement des institutions communautaires et de rappeler une de ses tares originelles : jusqu’à quel point la communauté européenne est-elle contrôlée par la technocratie, commission et BCE en tête ?
Quoiqu’il en soit, on assiste à un retournement politique et une remise en cause de l’orthodoxie économique, dominée par le néolibéralisme, qui offre une occasion pour la gauche de réhabiliter et d’adapter à la situation présente ses fondamentaux.
Mais le retournement est pour le moment plus rhétorique qu’idéologique. Et si des décisions politiques fortes, de refinancement, de dépense publique et/ou de nationalisations (même temporaires) sont prises, elles restent ponctuelles et limitées au secteur bancaire et financier.
Il faut en effet rappeler que, non pour les vrais néolibéraux, mais pour une bonne part des partisans (politiques ou doctrinaires) de l’orthodoxie économique, l’intervention de l’Etat n’est parfois pas mauvaise, ni en théorie et encore moins en pratique. Certes, par réaction contre l’Etat providence – et républicain, en France –cet aspect était peu mis en avant, dans les discours et dans les actes, et l’on s’alignait en pratique sur les pires des néolibéraux. Et certes, l’intervention n’est pas l’interventionnisme. Mais il n’est pas exclu, pour un bon néoclassique, que l’Etat régule de loin le marché sans l’abandonner à lui-même, afin de demeurer la seule référence de l’économie, qu’il prenne en charge certains coûts externes (environnementaux, sociaux) qui pénalisent les entreprises privées…
Pourquoi pas alors renflouer des banques, moraliser un peu le comportement des patrons et remettre le marché financier sur les rails… et s’en tenir là ? Et en même temps continuer de poursuivre des politiques plus dures sur d’autres points essentiels, comme la privatisation des systèmes de protection sociale et des services publics – avec la défonctionnarisation de leurs agents – et la précarisation de l’emploi.
C’est grave. Faites nous confiance.
L’appel minable d’un François Fillon à l’unité nationale face à la crise relève bien de cette stratégie : parmi ceux qui à gauche, se présentent comme les «modernes », partisans des « réformes », beaucoup auraient pu jouer se jeu là. Un peu le même que celui de l’ouverture. D’autres pourraient ne pas assumer ni tirer les leçons de leur soutien ou de leur participation à la funeste œuvre de déréglementation, lancée dans les années 1980 et en appeler à des mesures limitées, pas beaucoup plus avancées que celles que les gouvernements de droite sont bien obligés de mener.
L’occasion serait donc définitivement ratée pour les socialistes ou sociaux-démocrates, de France et d’Europe, de refonder leurs principes, de l’emporter idéologiquement et de se reprendre le pouvoir sur leurs bases.
Il est logique en attendant, que Sarkozy et ses ministres exagèrent la gravité de la crise financière, tout en minimisant ses conséquences réelles à venir (sur l’emploi, le pouvoir d’achat ou la fiscalité), et cherchent à apparaître comme ceux qui, au travail, font tout pour la circonscrire. La référence à la crise de 1929 est par ailleurs dans l’air, alors que les mécanismes de régulation et d’intervention, malgré tout, restent beaucoup plus puissants et rapides et que nos sociétés sont fondamentalement plus riches et moins fragiles… car l’Etat providence n’est pas (encore) mort et marque (encore) plus ou moins profondément nos sociétés. Le choc n’est et ne sera donc évidemment pas comparable à celui des années 30.
« Français, la situation est grave, vraiment grave maintenant, mais faites nous confiance. » Voilà en substance le message que Président et gouvernement veulent faire passer, après avoir essayé de faire croire que la crise s’arrêterait à nos frontières, pour mieux justifier l’austérité déjà prévue et poursuivre les « réformes », qui décidément seraient d’autant plus nécessaires pour « moderniser » le pays.
Il faudra oublier que c’est cette modernité là, réactionnaire, qui produit aussi la crise.
Ne pas se tromper d’enjeu.
Et si les mesures de sauvetage du système bancaire sont nécessaires – car il ne s’agit pas de sauver les financiers devenus fous mais l’ensemble de l’économie et tous ceux qui ont des dépôts – l’enjeu n’est pas tant de s’y opposer ou des les juger vaines que de savoir qui paye la note, comment on la paye et si l’on change en même temps de politique économique, en France et dans l’UE d’abord. Car c’est le bien-être du plus grand nombre qui est menacé, ainsi que sa capacité à obtenir des mesures qui aillent dans son intérêt.
L’impuissance actuelle de la gauche en France, avec les limites que cela implique pour l’action pourtant urgente du mouvement syndical, pourrait aussi être nourrie par d’autres formes de discours catastrophistes.
Le premier, centriste, consisterait à mettre en accusation la mauvaise gestion d’une présidence et un gouvernement incapables de mener une sortie de crise et de prendre les bonnes mesures au bon moment. Il n’en serait alors que plus facile de l’attaquer à propos des hausses inévitables de la fiscalité et des déficits publics qui filent.
Le second, se voulant révolutionnaire, sans doute plus par prédisposition et habitude que par stratégie, consisterait à montrer que la catastrophe est inéluctable, que rien de bon n’est possible tant que l’on en finit pas avec tout le système capitalisme et que le chaos financier et bancaire, inévitable quelles que soient les mesures d’urgence, est presque souhaitable.
Dans les deux cas, on désoriente les citoyens et on ne leur apporte aucune réponse palpable. S’il n’est question que de gestion, ceux qui sont en place peuvent heureusement se raviser. Si l’on pense qu’un esprit révolutionnaire consiste à vouloir remplacer tout un système économique par tout un autre, tout autre, il faudrait d’une part, en avoir un de crédible à faire connaître, d’autre part être sûr qu’il réponde aux besoins du plus grand nombre, pour tout de suite et pour après.
On peut attaquer la droite sur la nature des mesures à prendre sur le coup, concernant les banques et la régulation de la finance. Mais il faut ensuite savoir quelles alternatives générales on propose, à propos de la demande, du pouvoir d’achat et de l’investissement, de la fiscalité, de la protection sociale, de la dépense publique, de la régulation et de la réglementation de l’ensemble du marché et de l’économie, de la place de la puissance publique dans l’économie réelle et pas seulement en terme de régulation du système financier… C’est à cette condition que l’on pourrait parler d’un véritable retour de l’Etat, providence, et du politique.
Cela passe par un changement de ligne concernant l’UE. Mais il ne sera possible que si la gauche, pour une partie d’entre elle, opère un aggiornamento qui rompe avec l’euro-suivisme ou l’euro-béatitude et, dans son ensemble, arrive à décrédibiliser pour un moment les traités et les institutions communautaires actuelles, dépassées et co-responsables des origines de la crise, qui ont bien dû se plier aux volontés des Etats. L’intérêt principal de la crise pour l’UE n’est-il pas d’avoir montré à quel point le juridique (les traités européens) et la technocratie (commissions et BCE) comptaient peu face au politique assumant, au moins en partie, ses responsabilités ?
Prenons ce qu’il y a de bon à prendre, même si c’est limité, des mesures d’urgence et des changements de ton. Mais la viabilité de nos économies, le renforcement de nos systèmes sociaux et le changement des institutions européennes peuvent être mis en débat et il y a bien là une bifurcation possible.
C’est bien l’occasion de stigmatiser l’économie orthodoxe (des néolibéraux aux partisans d’une régulation sans règles fortes et sans interventionnisme) et de (re)démontrer les limites intrinsèques du capitalisme… mais pour crédibiliser des propositions, des revendications, des lois, des politiques, etc. applicables maintenant dans le cadre de l’Etat providence, c’est-à-dire des réformes, des vraies… d’un point de vue de gauche.
SB