Il s'agit de réflechir à des sujets et des faits d'actualité, liés aux élections de 2007, à partir des concepts de république, de démocratie, de socialisme, de légitimité et de citoyenneté.
L’article subtil d’Arnaud Leparmentier, analysant « La rupture européenne de Nicolas Sarkozy » dans Le Monde du 2 juillet, offre l’occasion d’observer bien des traits caractéristiques d’un européisme moderne, masqués par une apparence objective et réaliste.
L’Europe contre la France et contre l’Etat
Sans se présenter comme un défenseur des éléments essentiels de cette « rupture », il semble la présenter comme une actualisation inévitable de la diplomatie française dans l’UE. Ainsi, la France, « homme malade de l’Europe », n’y jouerait plus un rôle majeur, « démonétisée par le non français de 2005 au référendum sur la Constitution ». En outre la dynamique franco-allemande serait morte en 2003, « lorsque Jacques Chirac et le chancelier Gerhard Schröder ont été mis en minorité sur la guerre en Irak ».
Sarkozy aurait tiré « les conséquences du poids réel de son pays dans l’Europe élargie et dans le monde » et choisit « de se placer dans le courant dominant ». Il balayerait ce que l’auteur appelle « certaines vieilles lunes », dont ferait partie le fait de vanter le modèle français et, plus important, le « mythe gaulliste du non-alignement de la France ». La fin de « l’axe Paris-Berlin-Moscou » permettrait de mieux séduire les pays de l’Est nouvellement entrés dans l’UE. Enfin, Sarkozy aurait accepté « la logique institutionnelle européenne », sensée rendre incontournable autant le Parlement que la Commission.
On voit comment, en utilisant au passage quelques expressions méprisantes, la caricature, le déclinisme et le fatalisme tiennent souvent lieu de démonstration, au soutien non assumé d’une politique à la fois moins sociale et plus atlantiste, moins transparente et plus imbriquée dans la « gouvernance » de l’UE – et l’entente générale et opaque pour empêcher le recours à des référendums sur le traité de Lisbonne en est une illustration.
Le « modèle français » est certainement une notion floue. Cela ne signifie pas qu’il ne recouvre que des rêves ou des croyances et aucune réalité, historique et philosophique. Si ses détracteurs peuvent le présenter comme une vieille lune, c’est bien parce que des gouvernements ont voulu la liquidation d’éléments fondateurs de l’Etat providence républicain. Liquidation à laquelle Sarkozy a grandement contribué et qu’il entend accélérer.
De la même façon, si De Gaulle savait manipuler les mythes – surtout ceux concernant sa propre personne – la politique d’indépendance qu’il a menée a bien eu des effets réels et engagé la France pour plusieurs décennies. Les réalités diplomatiques, géostratégiques et économiques sont incontournables. Mais la place d’une nation, en Europe et dans le monde, dépend aussi de la hauteur de vue et des projets de ceux qui la représentent et en dirigent l’Etat. Cela paraît évident.
Il en va de même pour une association de nations comme l’UE et il ne tiendrait qu’à des Etats comme la France ou l’Allemagne de se réveiller. Les réalités joueraient-elles à ce point contre eux ? Pense-t-on que c’est contre le voisin russe et en privilégiant des pays de l’Est en décalage de développement, aux fonctionnements démocratiques encore incertains, plus ou moins atlantistes, que l’on bâtira un projet proprement européen ? Le poids des principales puissances économiques, politiques et militaires de l’UE compterait-il moins que le nombre ?
Autrement dit, faire à 27 un espace sans Etat et sans indépendance affirmée, serait-il plus réaliste que relancer une construction à partir de ceux qui ont (encore) l’héritage historique et doctrinal pour cela ?
Au nom de la l’Europe, des choix ont été faits par les gouvernants français successifs, à l’époque de la CEE, au moment du traité de Maastricht, lors de la signature du pacte de stabilité, pendant le sommet de Barcelone en 2002, avec l’élargissement accéléré aux pays de l’Est, etc.
Etait-il juste et est-il juste de conserver cet héritage finalement récent et de poursuivre le chemin qu’il trace?
Ce sont des questions qu’il faut se poser, car ce chemin va bien vers une Europe atlantiste, trop indéfinie pour s’affirmer sur la scène internationale, ultra-orthodoxe sur le plan économique, sans Etats, ni national ni supranational, sur le plan politique.
Mendès et De Gaulle avaient raison, mais…
Pierre-Mendès France avait raison de rejeter le Traité de Rome (créant la CEE en 1957) et de dénoncer, à travers la mise en place du Marché commun, une « abdication de la démocratie ». De Gaulle, avec tout son sens de l’Etat et de l’histoire, avait raison de vouloir une Europe confédérale.
Depuis, les « autres » ont eu tort. Et c’est sans doute aussi par un manque total de clairvoyance sur les enjeux purement économiques que beaucoup à gauche, dont Mitterrand, ont pu voir dans le traité de Maastricht (transformant la CEE en l’UE, en 1992), victoire claire et nette du monétarisme, une avancée.
Pourtant il semble difficile de croire que l’on puisse effacer tout ce qui a été fait. Il semble bien qu’un grand nombre d’Européens restent attachés à l’idée d’une Europe unie et qu’une majorité, sans adhérer à l’Europe, l’accepte. A moins que…
En tout cas sont-ils nombreux ceux qui feraient passer leur identité nationale après une éventuelle identité européenne ? Sont-ils nombreux ceux qui se reconnaissent dans les grands axes de la politique économique décidés par la BCE et la Commission, comme dans l’élargissement accéléré de ces dernières années ? On se demanderait bien par quel miracle cela serait possible, tant ces institutions et ces décisions échappent à la connaissance, au contrôle et à la souveraineté des peuples.
Comment alors « relancer » l’Europe ? Il vaudrait mieux dire « changer » l’Europe. Car l’Europe actuelle ne doit pas être relancée ! Beaucoup insistent sur la nécessité d’améliorations pratiques, autour de projets concrets. Encore faudrait-il que tels projets montrent la nécessité d’une action sur le cours des choses, laissé pour le moment au marché et à la concurrence, c’est-à-dire la nécessité d’une volonté et d’une souveraineté qui agisse directement sur l’économie. Laurent Fabius en a proposé quelques uns…
Il serait trompeur, à partir d’un point de vue de gauche et étant donné son état réel, d’envisager encore et d’abord la construction européenne en terme d’approfondissement. Une telle obsession amène à accepter le TCE puis le traité de Lisbonne, comme avant eux, le traité de Maastricht.
L’UE a besoin d’institutions établissant un pouvoir européen reconnu et responsable, non d’une gouvernance opaque dont le pouvoir continue de s’accroître sur les Etats, tout ayant paradoxalement évacué l’intervention du politique contre le cours naturel du Capital et pour le progrès social.
Si l’Europe confédérale n’est plus possible, à moins de sortir, nation par nation, du dispositif actuel, il faudra bien pour cela un Etat européen fédéral, non seulement une Europe fédérale. Jean-Luc Mélenchon continue de proposer par exemple, l’élection d’une Constituante européenne pour aller vers une vraie fédération. Si le rapport de force était si favorable à l’Europe libérale ou en tout cas à la gouvernance européiste, comme le prétendent depuis le TCE bien des responsables socialistes, pour justifier des compromis qui sont des capitulations, pourquoi ses adeptes ne sauteraient-ils pas sur l’occasion, en acceptant de telles propositions ? Sans doute savent-ils bien eux, que les nations existent toujours, les peuples n’ayant pas renoncé à leur liberté et à leur souveraineté, ainsi qu’une volonté assez largement partagée de protection sociale et d’amélioration des conditions de l’emploi.
Si l’Europe fédérale des européistes, telle qu’elle se construit chaotiquement depuis ses origines – une Europe de la commission et maintenant de la BCE négociant avec les chefs d’Etats – n’est plus acceptable, alors il faudra savoir de quel type d’Etat fédéral il serait question.
Un Etat fédéral n’a pas forcément vocation à être fort. Un Etat fédéral faible, c’est-à-dire centré sur des projets précis et non voué à détruire les nations, mais ayant des moyens pour intervenir sur l’activité économique et des institutions identifiables et donc responsables : ne serait-ce pas dans son établissement que se trouverait une véritable rupture ?
SB