Il s'agit de réflechir à des sujets et des faits d'actualité, liés aux élections de 2007, à partir des concepts de république, de démocratie, de socialisme, de légitimité et de citoyenneté.
L’appel du 14 février, Pour une vigilance républicaine, publié par Marianne, réunit des signataires sensés représenter, selon la définition de cet hebdomadaire, les « six grands courants qui participent à la vie politique du pays : la gauche, le centre-gauche et l’écologie, le centre autonome, le centre droit majoritaire, le gaullisme et la droite souverainiste ». Parmi eux, pour ce qui est des personnalités politiques les plus connues, on relève notamment les noms de Dominique de Villepin, Ségolène Royal, François Bayrou, Bertrand Delanoë, Noël Mamère, Arnaud Montebourg, ou encore Jean-Pierre Chevènement, qui doit nous refaire une poussée de « ni de droite, ni de gauche ».
La logique de cet appel relève sans doute d’une stratégie dépassant les motivations de ses zélateurs et de ses signataires qui pourraient être de bonne foi. La facilité à utiliser le terme de « centre » pour caractériser de soi-disant forces politiques, par la rédaction de Marianne, en serait une illustration.
Transcender les clivages de partis et de personnes pour défendre quelques unes des bases de la République et l’image de la France, menacées par l’exercice du pouvoir d’un président indigne, pourrait avoir un sens, à condition que la clarté et la sincérité des idées républicaines des uns et des autres soient irréprochables et compatibles.
La IIIè République a bien été établie et défendue par l’alliance, même discontinue dans le temps, allant des républicains les plus modérés, souvent libéraux sur le plan économique, aux plus progressistes, issus du mouvement ouvrier. Mais cette alliance avait une cohérence, une lisibilité et une identité fortes pour les Français, des classes moyennes comme des classes populaires : elle se faisait au sein de la gauche (de l’époque) et à partir d’une conception maximale, exigeante et originelle de la République.
On ne peut en dire autant de la liste des signataires de l’appel du 14 février, qui ne comptera pas beaucoup voire pas du tout dans l’histoire, mais qui a le mérite de mettre à jour la faiblesse actuelle du politique et les errements d’une partie de la gauche, renonçant à porter justement une vision propre, à la fois fidèle et dynamique, de la République.
Sans dénoncer nommément le Président actuel, les signataires de ce texte prétendent réaffirmer quatre convictions : « leur refus de toute dérive vers une forme de pouvoir purement personnel » ; « leur attachement aux fondamentaux d’une laïcité ferme et tolérante » ; « leur attachement à l’indépendance de la presse et au pluralisme de l’information » ; leur attachement à « une politique étrangère digne, attachée à la défense du droit des peuples, soucieuse de préserver l’indépendance de la France et de construire une Europe propre à relever les défis du XXIe siècle ».
Le problème ne vient pas de la nature de ces prises de position, mais bien de la démarche qui conduit à leur formulation et de la crédibilité de ceux qui y souscrivent, ainsi que de leur pertinence pour améliorer le sort de nos concitoyens.
Reprenons point par point. S’associer des représentants du gaullisme pour se donner bonne figure, tout en dénonçant la personnalisation du pouvoir, est naturellement incohérent, sauf si l’on veut ignorer l’histoire et éviter la remise en cause de notre système institutionnel.
Cette personnalisation est d’autant plus insupportable qu’elle est le fait d’un président ridicule, qui la pousse très loin et qui déshonore son pays. Mais elle n’est pas nouvelle et elle est intrinsèque à la Vè République. Elle est avant tout le résultat de la constitution gaullienne de 1958, de la réforme de 1962 établissant l’élection du président au suffrage universel direct et de la pratique du pouvoir de De Gaulle.
La plupart des signataires, tel D. De Villepin qui voulait gouverner à coup de 49-3, comme de nombreux responsables politiques et élus locaux, ne devraient-ils commencer par s’interroger sur leur propre pratique du pouvoir ?
Second point, la laïcité. Il est incontestable que N. Sarkozy mène à son encontre une attaque systématique, fallacieuse et violente, qu’il avait commencée en tant que ministre de l’intérieur, sans que beaucoup réagissent, sûrement pas ses complices de droite de l’époque.
Rappelons au passage à quel point J. Chirac avait pu montrer la voie du rapprochement de l’Etat et de l’Eglise catholique, marquant constamment et au nom de la France, sa déférence à l’égard de Jean-Paul II et proclamant par exemple, dès 1996, lors de sa visite au Vatican, que la France devait se souvenir « de son titre de fille aînée de l’Eglise » et que « la France et le Siège Apostolique » avaient « vocation à travailler ensemble, toujours plus étroitement ».
On n’a pas alors beaucoup entendu de voix, parmi les signataires de l’appel du 14 février –mais pas seulement parmi eux, c’est malheureusement vrai – s’élever contre l’attitude de J. Chirac, ni critiquer la création d’un conseil français du culte musulman, s’inscrivant dans la logique cléricale et communautariste de N. Sarkozy… et d’autres. Quant à S. Royal, qui s’est déjà plusieurs fois inspirée de citations de la Bible dans ce qui lui sert de rhétorique politique, sans doute devrait-elle commencer par s’interdire de telles imbécillités.
Troisième point, l’indépendance de la presse et le pluralisme de l’information, pourrait être un terrain plus ouvert au consensus droite/gauche. L. Fabius a déjà lancé à ce sujet précis une pétition dépassant la dénonciation et proposant une véritable organisation du temps de parole télévisuel.
Menacées par la présidence de N. Sarkozy, la dignité et l’utilité du monde médiatique le sont aussi par des phénomènes plus profonds, qu’il ne faudrait pas « oublier », comme la peopolisation et la « démocratie d’opinion », avec toutes ses outrances et ses provocations, terrains sur lesquels quelques uns de nos signataires n’ont pas manqué de s’illustrer (inutile de citer la pire en ce domaine) ou comme la mainmise de grandes firmes sur la plus grande part de la presse.
Dernier point, la politique étrangère de la France. Certes le tournant américain de N. Sarkozy est plus qu’inquiétant. J. Chirac l’avait entamé, à propos de l’OTAN, avant de devoir, étant donné l’état de l’opinion française, s’opposer aux Etats-Unis au sujet de la guerre en Irak.
L’appel du 14 février ne semble pas remettre en cause une ancienne politique africaine, toujours aussi malsaine, qui transcende en effet les clivages droite/gauche !
Et sur le plan européen, il eût été plus nécessaire de s’en prendre à la ratification honteuse du traité de Lisbonne, voulue par N. Sarkozy, que les plus importants des signataires ont soutenu, D. De Villepin, S. Royal, F. Bayrou et B. Delanoë en tête. Là aussi, certains, quand il s’agit de tourner le dos à la démocratie et à la République, au nom de l’Europe, arrivent à dépasser le clivage droite/gauche.
Au bout du compte, à quoi sert-il de proclamer un « attachement » personnel – toujours les personnes d’abord – à des convictions, plus ou moins douteux suivant les signataires ? Les Français attendent-ils que les uns ou les autres paradent ou s’érigent en gardiens de la moralité publique, pour leur propre image, ou pire, pour une démarche politique visant à constituer une sorte d’alliance « arc-en-ciel » à dominante centriste ?
On comprend que cela soit l’intérêt de F. Bayrou, voire de D. De Villepin, qui ne sont pas des idiots, à défaut d’être intellectuellement honnêtes. On voit moins quel serait l’intérêt de la gauche de rejouer la diabolisation de N. Sarkozy aux côtés de ceux qui à droite, ont besoin de s’en démarquer.
La mission historique de la gauche est de changer la société et ses institutions et avant tout, de remettre en cause des systèmes.
Au sujet des 4 points de l’appel, n’aurait-il donc pas été plus utile pour le débat démocratique et pour la construction d’un rassemblement majoritaire, de gauche :
- de réclamer une VIè République, destinée à réhabiliter le rôle du Parlement ainsi qu’à faire reculer la personnalisation du pouvoir, à tous les niveaux de son exercice, y compris ceux des collectivités territoriales « féodalisées »,
- de dénoncer clairement ce qui menace la laïcité, c’est-à-dire la complicité de la présidence et de la papauté, la montée du communautarisme, le relativisme « politiquement correct » et par-dessus tout, le nouveau dogme du marché autorégulé et globalisé,
- de refuser les dérives de la démocratie d’opinion et la collusion entre le monde des affaires, des politiques et des médias,
- d’appeler à une nouvelle politique étrangère, notamment vis-à-vis de nos anciennes colonies et de nos partenaires de l’UE et prenant le contre-pied des tentations atlantistes véhiculées par le défunt TCE comme par le Traité de Lisbonne, qui font de l’Europe une puissance mort-née sous obédience américaine ?
Il est certain que des propositions allant dans ce sens auraient pu repousser bien des signataires de l’appel du 14 février et n’auraient pas permis un rapprochement de personnalités de droite et de gauche. Mais est-il bon pour la gauche, de confondre son identité républicaine, avec celle, minimale, voire trompeuse, de la droite ?
Il faut d’ailleurs noter, enfin, un principe que nos signataires ont mis de côté, ce qui est inacceptable, justement d’un point de vue républicain, de gauche en tout cas. Dans leur dénonciation sous-entendue de l’exercice du pouvoir de N. Sarkozy et dans leur soi-disant défense de la République, rien n’est écrit à propos de son caractère social, alors même que les réformes voulues par N. Sarkozy mèneraient à démanteler rapidement l’essentiel de notre Etat Providence.
Il est vrai que parmi les signataires, la plupart se sont rattachés, en actes (D. De Villepin le premier) et/ou en idées, à une telle politique, ayant renoncé à faire de l’Etat ou de la construction européenne les garants de la protection sociale et de la régulation de l’économie. Il est vrai aussi que c’est sans doute au prix du sacrifice de la République sociale, à laquelle la majorité de nos concitoyens reste pourtant attachée, qu’un rapprochement entre une partie de la droite et de la gauche pourrait avoir lieu, au « centre ».
SB